Une boucle de 6,7 km, un coup de cloche toutes les heures, et personne pour vous dire quand vous aurez fini. Le week-end dernier à Saint-Laurent-du-Pont, la Backyard a montré ce qu’elle sait faire de mieux : pousser des humains au bout d’eux-mêmes, sans ligne d’arrivée en vue.

Un principe d’une simplicité cruelle

Tout tient en quelques lignes. Chaque heure, les concurrents doivent boucler un tour de 6,706 kilomètres. Qu’on le termine en 35 minutes ou en 59, le départ suivant est donné à l’heure pile. Le temps gagné sur la boucle sert à manger, à changer de chaussettes, à fermer les yeux trente secondes. Celui qui n’est pas au départ de la boucle suivante est éliminé.

Vingt-quatre boucles font cent miles, soit environ 161 km (d’où cette distance par tour). Mais la course n’a pas de distance. Elle ne s’arrête que lorsqu’il ne reste qu’un coureur, qui doit encore boucler un tour de plus, seul, pour être déclaré unique finisher. Tous les autres sont classés DNF. Dans une Backyard, par construction, tout le monde échoue sauf un.

Benoit Laval, fondateur de Raidlight et organisateur de la Raidlight Chartreuse Backyard Ultra

Lazarus Lake, ou l’art de fabriquer l’échec

Derrière ce format, il y a un nom de scène : Lazarus Lake, « Laz » pour les intimes, de son vrai nom Gary Cantrell. C’est aussi le père des Barkley Marathons, cette course du Tennessee conçue pour que presque personne ne la termine. La Backyard est née de la même logique en 2011, à Bell Buckle (Tennessee), avec la Big Dog’s Backyard Ultra. Elle en est le versant radical : plus de parcours cruel ni de cartes à pointer, seulement un cercle et une horloge.

Laz y a trouvé ce qu’il cherchait : une épreuve où ni la vitesse ni le talent pur ne décident, où le seul adversaire est le moment où l’on se dit « une de plus, ou j’arrête ». Chaque boucle ramène la même question, et la réponse se paie en fatigue, en sommeil perdu et en lucidité qui s’effrite. La souffrance de la Backyard n’est pas spectaculaire comme celle d’une grande montée. Elle est répétitive, presque administrative. Après plus de cent heures, la répétition des départs peut devenir aussi éprouvante psychologiquement que l’accumulation des kilomètres.

Le concept s’est ensuite répandu comme une traînée de poudre. En une quinzaine d’années, la Backyard s’est imposée partout dans le monde, avec des centaines d’épreuves sur plusieurs continents.

Chartreuse : 331 départs, un seul arrivant

En France, la Raidlight Chartreuse Backyard Ultra est devenue un rendez-vous de poids. Pour sa 8e édition, partie le vendredi 30 octobre à midi du gymnase de Saint-Laurent-du-Pont, 331 coureurs se sont alignés. Les 350 dossards avaient été vendus en moins de 48 heures, avec plusieurs centaines de candidats restés sur liste d’attente.

Le gymnase de Saint-Laurent du Pont à l’heure de la transition entre deux boucles

Le verdict est tombé dans la nuit de samedi à dimanche, après 36 boucles et 241,4 km. Baptiste Dugué, originaire de Sassenage (Isère), est resté seul debout quand son dernier adversaire, Christophe Louet, a abandonné au cours de la 36e boucle. Il est l’unique finisher de l’édition.

L’autre histoire du week-end s’appelle Franck Derrien. Athlète autiste et ambassadeur Raidlight, il était venu courir quelques heures, accompagné de son ours en peluche Teddy. Il a finalement tenu 34 boucles, soit 228 km, et pris la troisième place, après avoir envisagé d’abandonner juste avant de repartir pour un dernier tour. C’est tout l’esprit du format : le sommet du classement se joue sur le mental, mais le plus beau se passe souvent plus bas, dans ces victoires intimes que l’organisation résume en une phrase : un seul vainqueur, mais des centaines de victoires personnelles.

Bastien Dugué, seul finisseur

Le record du monde : deux Belges qui refusent de se départager

Et puis il y a le 22 octobre. Merijn Geerts et Ivo Steyaert, tous deux belges, ont porté le record du monde à 124 boucles, soit environ 831 km, lors des championnats du monde par équipes à Retie, en Belgique. Ils étaient les deux derniers encore en course sur 990 partants.

Pour mesurer l’écart : en juin 2025, Sam Harvey et Phil Gore avaient déjà repoussé la barre à 118 boucles, près de 790 km, à Dead Cow Gully, en Australie. Les deux Belges ont ajouté six tours de plus, soit une quarantaine de kilomètres supplémentaires.

Le plus frappant est la façon dont ça s’est terminé. Les deux hommes ont choisi de s’arrêter ensemble après 124 heures. Dans une épreuve conçue pour qu’il n’y ait qu’un gagnant, ils ont refusé de jouer le jeu jusqu’au bout et ont fait de la ligne d’arrivée un choix collectif. Laz, qui a bâti son format sur l’impossibilité de finir à plusieurs, aurait de quoi sourire.

Côté féminin, la référence reste les 95 boucles (637 km) de Sarah Perry, au Big’s Backyard de 2025. Côté français, Nicolas Cointepas détient le record national avec 105 boucles, soit 704 km. Le record de France féminin est tombé pendant les championnats du monde d’octobre 2026, avec Sonia Poutrel, qui a validé 68 boucles, soit 456 km.

Pourquoi on y retourne

Cent kilomètres ou huit cents, la Backyard répond à la même question, posée sans détour : jusqu’où êtes-vous prêt à repartir ? Il n’y a ni dénivelé à avaler ni cut-off à subir, seulement une cloche qui sonne et une décision à prendre : y retourner encore ou non ?

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