Contraint à regarder les exploits des autres à distance, Kilian Jornet a publié un article saluant les exploit de ce mois d’août ; course sur piste, alpinisme, vélo, trail, de nombreux beaux moments de sports et leurs acteurs et actrices sont salué.e.s Mais ce début septembre a aussi un goût amer : présent à Chamonix, l’athlète n’a pas pu prendre le départ de l’UTMB 2026, contraint à une opération du genou après plusieurs mois à composer avec une blessure — un forfait qui fait suite à son abandon, plus tôt dans l’année, sur la Western States 100.
C’est dans ce contexte que Kilian Jornet a partagé, sur la chaîne YouTube de COROS, un mini-documentaire intitulé Transcendent. Réalisé par Beat Schwiersch, ce film de seulement 7 minutes s’inscrit dans la série FEARLESS de la marque, après des épisodes consacrés à Jakob Ingebrigtsen et Cooper Lutkenhaus. Contrairement à ces précédents volets, centrés sur de jeunes athlètes en pleine ascension, Transcendent prend le temps de regarder en arrière : vingt ans de carrière, pour interroger ce qu’il lui reste à accomplir, à apprendre, à expérimenter et ce que signifie ne pas avoir peur, une fois qu’on a payé le prix de la réussite.
« Ce qui m’a fait réussir est aussi ce qui me fait avoir plus peur de moi-même. C’est ce sur quoi j’ai le plus travaillé au fil des années. Que signifie ne pas avoir peur ? Je crois que cela change beaucoup au cours d’une vie. Enfant, on n’a pas peur parce qu’on ne connaît pas les conséquences, et qu’on est en train d’explorer », pose-t-il d’emblée dans le film.
Le récit se construit ensuite en quatre actes, comme les quatre âges d’une même trajectoire.

Acte I — L’enfance
Tout commence dans les montagnes. Kilian se souvient : il prenait son vélo et partait rouler seul pendant dix heures, simplement par désir d’explorer. Enfant, on pense que tout le monde fait pareil — lui aussi le croyait, avant de commencer à comprendre que ce n’était pas la norme. Il se sentait, dit-il, « en quelque sorte déconnecté ». C’est la compétition, précise-t-il, qui lui a alors vraiment permis de se rattacher à quelque chose : avant elle, il ne savait même pas que le trail ou le ski-alpinisme existaient comme disciplines réelles.
Emelie Forsberg, sa compagne, apporte un éclairage complémentaire : ses parents étaient eux-mêmes des gens de montagne, qui emmenaient leurs enfants dans de longues marches. C’est ainsi que Kilian a appris, très tôt, à être à l’aise dans l’inconfort.
Acte II — L’athlète
Vient ensuite le temps de la compétition. « Quand tu es un jeune athlète, tu vis certains des moments les plus incroyables de ta carrière, parce que tu as une grande ambition et que tu ne connais pas tes limites. Tu n’as pas peur de perdre parce que tu n’as rien à prouver, et c’est précisément ce qui te permet de progresser vraiment durant ces années-là », explique Kilian. Il rêvait de gagner certaines courses, de découvrir de quoi il était capable — et il l’a fait.
Mais un rêve accompli change la donne : « quand tu as un rêve devant toi, tu as un chemin clair et la motivation de continuer à travailler. Mais quand tu atteins ce rêve, c’est souvent un sentiment de vide qui apparaît à la place. » Et c’est dans ce vide, précise-t-il, qu’il faut trouver le courage de faire des choses dont on ignore le résultat.
Acte III — Le montagnard
Le troisième acte marque un basculement : la course ne suffit plus. Emelie Forsberg explique qu’il lui fallait quelque chose de plus exigeant que la compétition, une difficulté supplémentaire capable de le motiver à repousser encore l’entraînement. Kilian ramène pourtant cette évolution à une idée simple : être en montagne le rend heureux, et lui permet d’être pleinement lui-même.
Le film évoque à ce titre ses plus grandes réussites en alpinisme — les records (FKT) du Mont-Blanc, du Cervin (Matterhorn) et de l’Aconcagua. Sur ces projets, Kilian ne se contente pas d’évoquer l’acceptation de la douleur : « quand tu abordes ce genre de projets, tu sais que ce sera douloureux, tu sais que ce sera difficile, mais tu l’acceptes. La récompense est quelque chose de plus grand. J’ai fait des choses qui m’ont mis dans des situations vraiment inconfortables ; je le savais et je l’ai quand même accepté. Ce n’est pas quelque chose dont je suis fier, mais c’est la réalité. »
L’aveu est net, et vient nuancer tout le récit d’accomplissement : « ce qui m’a fait réussir est aussi ce qui me fait être plus moi-même, c’est ce seuil que j’ai vis-à-vis de la douleur ou de l’acceptation du risque. En grandissant, ne pas avoir peur devient plutôt un choix conscient. Il s’agit d’avoir la connaissance pour pouvoir se dire que parfois, ça n’en vaut pas la peine, même si on sent qu’on pourrait pousser plus loin. »

Acte IV — L’humain
Le dernier acte referme la boucle ouverte dans l’enfance. Courir n’a jamais été une question de dossard ou de classement, mais simplement d’aller dehors, d’explorer, de découvrir. « Il se trouve qu’à cette période de ma vie, je porte un dossard, mais je dirais que ce n’est qu’une conséquence de ce qui me passionne : sortir courir », résume Kilian.
Il termine sur une réflexion plus large, qui donne tout son sens au titre du film : « on néglige l’essentiel pour se concentrer sur l’urgent, mais en faisant ça, on oublie l’urgence de l’essentiel. Je crois que c’est la clé, dans la vie. C’est probablement cette curiosité — oui, elle en est une grande part. Ça n’a peut-être pas l’air urgent, mais c’est sans doute ce qu’il y a de plus nécessaire. »
Ce que raconte Transcendent
En quatre actes, le film dessine moins le portrait d’un champion que celui d’un rapport intime et évolutif à la peur, à la douleur et au sens de l’effort. L’enfant qui ne savait pas qu’il vivait autrement, le jeune athlète insouciant, le montagnard qui admet sans fierté avoir accepté des risques défavorables, et enfin l’homme qui revient à l’essentiel : la trajectoire de Kilian Jornet, telle que la raconte Transcendent, n’est pas celle d’une ligne droite vers la performance, mais celle d’un dialogue permanent — et parfois inconfortable — avec soi-même. Un dialogue d’autant plus actuel qu’il intervient alors même que le corps, cette fois, lui impose une pause forcée.
À voir : Transcendent, disponible depuis le 3 septembre sur la chaîne YouTube de COROS.





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