Il est 5 heures, ce 5 septembre 2026, quand s’élance à Zinal la seconde vague du Snowleader Trail du Besso. Devant nous, une boucle alpine de près de 60 kilomètres pour presque 6000 mètres de dénivelé positif. On connaît tous Zinal pour la mythique Sierre-Zinal. Mais le plus spectaculaire du val d’Anniviers se cache ailleurs, plus haut, à la porte de la haute montagne ; à la rencontre d’une Zinal à la verticale.
Un terrain de jeu pour alpinistes, bien avant les traileurs
C’est à partir de 1860 que le nom de Zinal et sa ligne majestueuse de sommets à plus de 4000 mètres — Weisshorn, Zinalrothorn, Ober Gabelhorn, Dent Blanche, Bishorn — qui encercle le fond de la vallée commence à faire parler d’elle. Pour gravir ces géants, il faut des points d’appui en altitude : c’est ainsi que naissent, au fil des décennies, les cabanes du Petit Mountet, du Grand Mountet, d’Arpitettaz et de Tracuit, construites pour les cordées bien avant d’accueillir le moindre dossard.

Il faudra attendre plus d’un siècle pour que la course à pied s’invite à son tour dans ce décor. En 1974, un enfant du val d’Anniviers, propose de relier Sierre à Zinal par plus de 30 kilomètres de sentiers et 2200 mètres de dénivelé. Difficile d’imaginer, ce jour-là, que ce projet qui en laisse plusieurs perplexe deviendrait un jour cette course mythique.
Aujourd’hui, alpinistes et traileurs se partagent aisni les beautés de la vallée et de ses glaciers. Dans le sas de départ, l’excitation de découvrir cette course atypique monte. L’organisation fait partir les coureurs en deux vagues, classées selon la cote ITRA. Cela évite les embouteillages sur les singles techniques, mais grignote mon avance sur les barrières horaires : la première vague est partie deux heures plus tôt. Nous ne sommes qu’une centaine sur cette ligne de départ de la vague 2. Contrairement à sa grande sœur Sierre-Zinal et ses milliers de dossards, le trail du Besso reste une épreuve confidentielle, presque intime au regard de l’ampleur du terrain qu’elle traverse. Et c’est peut-être bien ça qui me plaît le plus, en montant dans le sas : l’impression de partir vers un ailleurs que presque personne n’a encore raconté.

Le tracé nous plonge directement dans le décor alpin de la région. Si le trail du Besso ne cherche pas à gravir les cinq 4000 qui surplombent son parcours, il grimpe et chemine pour relier les quatre cabanes historiques par de vieux chemins presque oubliés, ceux-là mêmes qu’empruntaient les cordées avant lui. Au bout de 17 kilomètres, nous avons déjà avalé 2000 mètres de dénivelé : un échauffement de 200 mètres, puis un mur de 1800 mètres qui nous hisse sur une arête, endroit rêvé pour admirer le soleil qui se lève sur le Weisshorn — sa pyramide presque parfaite a largement participé à la réputation de Zinal. Le terrain est devenu tellement abrupt qu’une échelle d’une vingtaine de mètres est installée à demeure pour que chacun puisse passer. Juste avant le sommet, un bivouac de fortune, balayé par le vent froid, accueille les coureurs. Je me dis qu’après tous ces trails j’ai une dette, et qu’il faudra un jour devenir bénévole dans un lieu pareil, pour accueillir à mon tour celles et ceux qui se lancent dans une telle aventure.
À la conquête des cabanes perchées
En arrivant au premier refuge du parcours, la cabane du Petit Mountet, l’ambiance change. Des mines déconfites, quelques larmes, des personnes avec dossards épinglés sur des t-shirts sont attablées devant une bière : ce sont les coureurs de la première vague, déjà éliminés par la barrière horaire. Je n’ai alors que 45 minutes d’avance sur mon propre couperet, et l’inquiétude commence à s’installer.
Le tracé nous emmène ensuite en haute montagne pour de bon. Un premier glacier impose les crampons : une traversée sur la glace, puis cette poussière si caractéristique du milieu glaciaire, fine à s’infiltrer partout. Un second glacier suit, largement recouvert de pierres et de sable : les crampons ne servent plus à rien, il faut se frayer un chemin dans un pierrier géant. Ce glacier semble interminable, et l’idée d’être rattrapé par une barrière horaire grandit à mesure que le terrain nous ralentit.
À la cabane des Grands Mountets, les discussions tournent autour de ce qui reste à venir. « Comment finir ? », « il ne faut pas traîner » : les mêmes phrases reviennent d’un coureur à l’autre. Il faut d’abord descendre dans un pierrier de gros blocs, avant que le sentier ne redevienne plus roulant. La dernière ascension se joue en deux temps : une montée longue mais régulière, près de 1000 mètres, jusqu’à la cabane d’Arpitettaz, où les montres ne racontent pas la même histoire. Certaines annoncent encore 900 mètres de D+ restants, d’autres plutôt 600. Sachant que les forces et les minutes comptent double à ce stade, cette incertitude pousse à repartir vite pour attaquer la dernière muraille avant l’arrivée.

Depuis la cabane, une énième poussée mène au col de Milon, d’où se découvre le dernier chantier : une descente à pic, et la cabane de Tracuit perchée sur l’arête de la paroi d’en face, au pied du Bishorn. C’est le dernier sommet de la Couronne impériale sur ce tracé, et la dernière cabane que le trail du Besso emprunte aux alpinistes. La descente se fait à la main courante, des cailloux dévalent, des « pierre, pierre ! » résonnent. La montée d’en face est rude et longue, les corps à bout de souffle ; certains s’appuient si fort sur leurs bâtons ou leurs genoux qu’ils se plient en deux, comme pour s’incliner devant le dénivelé. Les derniers mètres se négocient à la main, quelques pas d’escalade jusqu’à l’arête, à longer jusqu’à cette ultime cabane.
C’est ici, en plein vent, dans une température glaciale, qu’il faut faire demi-tour et s’engager sur cette arête de roche. Une descente de 1600 mètres sur 7 kilomètres nous attend, et surtout Zinal nous attend. Une descente où chaque foulée redonne un peu de terrain sur la barrière horaire, et où le village se rapproche enfin, avec ses hôtels centenaires bâtis pour les alpinistes d’hier et son arrivée dressée pour les coureurs d’aujourd’hui. Le Snowleader trail du Besso, avec ses six éditions à peine, ne fait que partager un terrain que la vallée connaissait déjà par cœur depuis Whymper et ses successeurs.
Crédit photo de l’article : Justin Gallant





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