Il y a une fenêtre, chaque année, entre la fin août et la mi-septembre, où les Alpes concentrent trois des épreuves les plus exigeantes du calendrier d’ultratrail. Cette année ne fait pas exception : la PTL a ouvert le bal le 24 août à Chamonix, le SwissPeaks a occupé le Valais pendant près de deux semaines jusqu’au 6 septembre, et le TOR, parti dimanche dernier de Courmayeur, tourne en ce moment même autour du Val d’Aoste. Trois courses, trois formats, une même question mérite d’être posée : pourquoi ce calendrier, et pourquoi ces coureurs suscitent-ils un tel engouement ?

Pourquoi cette période précise

Ce n’est pas un hasard de calendrier, c’est une fenêtre météorologique. Fin août / début septembre, c’est le moment où la haute montagne offre encore ses cols dégagés de neige fraîche, ses nuits déjà longues et fraîches (essentielles pour ne pas cuire sur des efforts de plusieurs jours), et une stabilité atmosphérique que les organisateurs guettent des mois à l’avance. Un jour de mauvais temps sur un parcours de 300 km en très haute altitude, et ce sont des centaines de concurrents qu’il faut réévacuer ou bloquer en refuge.

C’est aussi la dernière fenêtre avant l’automne : après une saison entière de dénivelé accumulé, c’est le moment où les coureurs viennent placer l’objectif qui structure leur préparation depuis des mois.

Les frères Jules-Henri et Candide Gabioud au départ de la PTL 2025

Trois courses, trois vertiges différents

La PTL (Petite Trotte à Léon), partie le 24 août à 8h de Chamonix, n’est pas une course au sens classique : équipes de deux ou trois, environ 300 km et 25 000 m de dénivelé positif, sans balisage ni classement chronométrique officiel. La performance s’y mesure autant à la capacité de naviguer en terrain de très haute montagne qu’à la vitesse pure. Cette année, l’équipe AlpsXperience a rejoint Chamonix en 89h00, suivie d’Unsupported et de Swiss Shamrocks. L’intérêt de l’épreuve tient moins à un classement — accessoire par construction — qu’à ce qu’elle impose : une orientation de nuit en terrain non balisé, et une dépendance totale à la cohésion de l’équipe.

Le SwissPeaks Trail, dans le Valais, a étalé ses formats sur près de deux semaines : jusqu’à 643 km et 43 800 m de D+ sur l’Odyssey, remportée par l’Espagnol Tito Vicente en 141h14 et l’Ukrainienne Dariia Bodnar en 166h56. Sur la Legend (environ 400 km), c’est le Valaisan Robin Fournier, chez lui, qui s’est imposé après près de 80 heures d’effort, une victoire à domicile qui a une résonance particulière dans une région où l’épreuve s’ancre depuis dix éditions.

Le Tor des Géants, la référence historique depuis 2010 : 330 km, 24 000 m de D+, 25 cols à plus de 2000 m dans le Val d’Aoste, en autonomie quasi-totale. 2026 signe sa 17e édition, partie le 13 septembre. Le Chinois Jiaju Zhao l’a emporté avec un temps de 65h55 ; il a été sous la menace du Suisse Jonathan Schindler toute la fin de course, revenu à moins d’une heure. Mais la performance la plus folle est peut-être celle de l’Allemande Katharina Hartmuth, troisième au scratch, qui écrase la course féminine et s’impose en 67h10 !

Dans la même veine, le Tor des Glaciers, ou TOR450, est la version longue extrême du massif valdôtain : environ 450 km et 32 000 m de dénivelé positif, en autonomie renforcée sur un itinéraire non balisé, réservé à seulement 200 coureurs qui doivent avoir déjà bouclé le TOR330 en moins de 130 heures. Lancée en 2019 pour marquer les dix ans du Tor des Géants, l’épreuve s’est imposée comme le rendez-vous des athlètes qui ont déjà tout vu sur l’ultra classique et cherchent une dimension supplémentaire — celle où la gestion du sommeil et du froid compte autant que la vitesse pure. Cette édition 2026, partie le 11 septembre, a réuni au départ plusieurs habitués du podium : Peter Kienzl, troisième en 2023, Alessandro Roncato, troisième en 2024, et Brian Mullins, deuxième l’an dernier derrière l’intouchable Sébastien Raichon, triple vainqueur de l’épreuve.

L’engouement : pourquoi ces courses fascinent au-delà des coureurs

Il y a dix ans, ces épreuves restaient l’affaire d’une poignée d’initiés. Aujourd’hui, des dizaines de milliers de personnes suivent en direct, checkpoint par checkpoint, la progression de coureurs qu’elles ne connaissent pas, via les plateformes de tracking GPS des organisateurs. Le suivi live de la PTL, des Tor ou du SwissPeaks fonctionne désormais comme un rendez-vous à part entière : qui a craqué, qui a repris de l’avance dans la nuit, qui tient encore après 48 heures sans sommeil ?

Cet engouement dit quelque chose de notre rapport contemporain à l’effort. Dans un environnement fait de sollicitations fragmentées et de gratification immédiate, ces courses proposent l’inverse : un effort continu, étalé sur plusieurs jours, sans autre finalité qu’une arche à franchir. Le public ne suit pas ces coureurs pour leur vitesse, mais pour leur capacité à continuer quand l’organisme réclame l’arrêt.

Sébastien Raichon sur le Tor des Glaciers

Ce que ces courses disent de la montagne

Ces courses sont des objets à part dans le paysage sportif contemporain : elles redonnent, le temps de plusieurs jours d’effort, une lenteur et une gratuité à des massifs que l’époque a plutôt tendance à vouloir traverser vite, en téléphérique ou en voiture.

C’est sans doute ce paradoxe, l’effort le plus long possible pour l’objectif le plus dépourvu d’utilité pratique, qui explique pourquoi le public continue, année après année, à la même période, de suivre ces courses jusqu’au bout : la nuit qui tombe pour la troisième fois sur les mêmes jambes, le silence des cols à 3000 mètres, la solidarité forcée de trois inconnus liés par une carte et une boussole sur la PTL. C’est cette dimension-là, plus que le chrono, qui fait tenir l’intérêt pour ces épreuves d’une édition à l’autre.

Une réponse à « PTL, SwissPeaks, TorX : la saison des ultra-ultratrails »

  1. Très intéressant mon cher Paul. Dommage que tu n’es pas mobilisé les analyses proposées à propos de ces trois ultra XXL dans le chapitre VII de mon dernier ouvrage (Courir sans limites. La révolution de l’ultra-trail 1990-2025) !

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