Dans une société de la performance où chaque foulée semble devoir être mesurée, partagée et validée par une communauté numérique, une frange de coureurs et coureuses choisit de faire un pas de côté. Le trail « off » — cette pratique qui consiste à courir sans dossard, sans arche de départ et sans chronomètre officiel — n’est plus une simple alternative technique pour sportifs solitaires c’est devenu un véritable manifeste. En s’appuyant sur les réflexions du chercheur Olivier Bessy, on comprend que ce choix nous renseigne sur une tendance émergente : celle de coureurs qui cherchent à vivre leur passion sans aucune contrainte spatio-temporelle, revenant ainsi aux fondements mêmes de l’activité.

Crédits : Cyril Labat

Cette volonté de s’extraire du schéma classique des courses s’explique par un besoin viscéral de réappropriation du temps et de l’espace. Pour de nombreux pratiquants, il s’agit d’échapper à un monde saturé où l’on se retrouve parfois, selon les mots d’Olivier Bessy, « cul à cul », prisonnier d’une file ininterrompue sur des sentiers devenus des autoroutes de dossards. En choisissant le « off », le coureur ne considère plus la montagne comme un simple stade naturel ou un « terrain de jeu » de compétition, mais comme un espace à vivre et à préserver. C’est une démarche qui refuse de contribuer aux dérives économiques, sociales et environnementales des grands événements de masse pour privilégier une cohérence personnelle avec ses propres valeurs de sobriété.

« Ils acceptent de perdre en mise en spectacle de soi, source de valorisation sociale, pour gagner en cohérence et en sobriété par rapport à leurs valeurs. »

Olivier Bessy

Que reste-t-il alors de l’expérience sportive lorsque l’on retire le « théâtre » habituel composé de ravitaillements, de public et de mise en scène médiatique ? L’expérience est évidemment très différente mais elle ne perd pas en qualité, elle change simplement de nature. Elle bascule d’une forme d’hypermodernité collective et théâtralisée vers une transmodernité plus sobre et authentique. C’est un choix philosophique où l’on accepte de perdre la valorisation sociale immédiate pour gagner en profondeur. Sans assistance alimentaire ou médicale, le coureur se retrouve face à lui-même, dans une dimension aventureuse où l’incertitude est redoublée. La motivation n’est plus dictée par le regard de l’autre ou le classement, mais par une écoute accrue de ses propres sensations et de sa capacité à s’orienter seul dans l’immensité.

Alpine connections, un retour aux sources des plus musclés – Photo David Arino

Ce tournant éthique et environnemental constitue l’un des piliers majeurs de la pratique. Dans un contexte de crise climatique et de remise en question des modèles de consommation, le trail traditionnel est de plus en plus pointé du doigt pour son empreinte écologique : tonnes de vivres et de déchets, balisage plastique éphémère, et surtout, le brassage de milliers de participants venant parfois de l’autre bout du monde pour un dossard. Le pratiquant de trail « off » choisit la sobriété comme acte de résistance. Pour lui, l’environnement n’est plus un simple décor de consommation sportive, mais un espace fragile à préserver. En s’affranchissant des infrastructures lourdes, il réduit son impact au strict minimum : celui de ses propres pas. Cette démarche s’accompagne d’une critique des dérives du sport-business, où l’inscription à certaines courses mythiques atteint des sommets financiers. En courant hors cadre, le trailer refuse de cautionner un système qui s’éloigne parfois de l’éthique montagnarde originelle pour privilégier la mise en scène et le profit.

Pourtant, un paradoxe subsiste parfois à travers le phénomène des FKT (Fastest Known Times), où certains coureurs médiatisent leurs records personnels sur des parcours non officiels – dont l’écho a pu être donné ici. Si cette pratique peut sembler contredire l’esprit de discrétion du « off », elle reste le fait d’une minorité désireuse de faire parler d’elle par d’autres canaux. La grande majorité des adeptes du trail sans dossard poursuit un objectif bien plus intime. Chaque été, loin des haut-parleurs et des projecteurs, des petits groupes ou des individus isolés se lancent des défis qui ne regardent qu’eux, cherchant simplement, dans le silence des sommets, à s’épanouir hors des clous de la normalisation sportive.

Damian Hall lors de sa tentative de FKT sur les « 3 rounds » / Photo : Summit Fever Media / NNormal

Cette approche redonne à la montagne sa dimension de sanctuaire. Le coureur ne vient plus consommer un sentier sécurisé et balisé par d’autres ; il vient s’y insérer avec humilité, acceptant les règles de la nature plutôt que celles d’un règlement de course. Pour guider cette pratique sauvage et responsable, une charte éthique implicite unit ces coureurs de l’ombre. Elle repose sur l’autonomie, où chacun assume la responsabilité de sa propre sécurité et de sa subsistance sans peser sur d’autres. Elle impose une discrétion absolue, consistant à ne laisser aucune trace de son passage, qu’il s’agisse de déchets physiques ou de balisages improvisés. Elle prône le respect des écosystèmes et du silence, en évitant les zones protégées aux heures de reproduction ou de repos de la faune. Enfin, elle cultive l’humilité face aux éléments, rappelant que la réussite d’un projet « off » ne se mesure pas à la vitesse, mais à la justesse de la connexion établie avec le territoire traversé.

Ce sujet, et d’autres, sont à retrouver et approfondir dans le livre d’Olivier Bessy, sociologue du sport, Courir sans limites, la révolution de l’ultra-trail.

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